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Le carrefour des 4 chemins à Colombes, un espace en déséhérence

Exercice d’analyse d’un espace public à partir d’un plan imposé sous forme de diptyque: analyse objective/analyse subjective.

Terrain d’étude : Carrefour des 4 chemins – Colombes, Hauts-de-Seine

Etude réalisée en mars 2008 dans le cadre de l’enseignement « Espaces publics » dirigé par Jacques-Jo BRAC DE LA PERRIERE et Antoine BRES.


« ANALYSE OBJECTIVE »

Aux marges des centres anciens des communes de Nanterre et Colombes, dans le nord du département des Hauts-de-Seine, le carrefour des Quatres Chemins, aussi appelé Place Aragon, se situe au croisement de deux axes circulatoires d’importance: la RD 992 (1900 véhicules par heure circulent dans le sens Paris-Province au niveau du Pont de Charlebourg au plus fort de la journée), et la RD 986, d’importance secondaire. La fonction circulatoire est un élément marquant du quartier. L’opération d’urbanisme des années 1980, réalisée par les architectes Viard et Van Bellinghen, impacte sur l’image et la pratique du quartier de manière importante. Aujourd’hui, bien que approprié par les habitants, le carrefour souffre des ratés dus à certains aspects de sa conception.

Le « carrefour des 4 chemins », un quartier central récent


A l’échelle « locale », la place Aragon constitue une centralité du fait des importantes densités de population, ainsi que de l’offre conséquente de commerces (supermarché E.Leclerc, galerie commerciale…), de services (La Poste…) et d’équipements publics (bibliothèque…). Les habitants pratiquant cet espace proviennent principalement des quartiers du Petit-Nanterre et du Petit-Colombes. L’environnement de la Place Aragon est marqué par une urbanisation tardive: outre des résidus d’habitat pavillonnaire et une grande

emprise industrielle en voie de rénovation (Z.A.C de la Marine), les formes prédominantes d’urbanisme sont l’habitat collectif – grand ensemble d’habitat collectif et programmes de logements des années 1980 – et le commerce. Si le parcellaire est principalement composé de grandes emprises et d’un bâti aux volumes importants qui encadre la place, les espaces publics et les passages en cœur d’îlots sont importants.


« Aragon-Victor Basch », un ensemble pensé de manière globale


Les bâtiments qui composent le carrefour des Quatre Chemins sont pour l’essentiel construits dans les années 1980. Construites successivement, les différentes parties de l’ensemble ne dépassent pas la hauteur de 18 mètres. La forme ouverte des îlots sud-ouest et nord-est cherche à apporter de l’espace au carrefour, afin de créer une place visuellement continue, d’une taille générale de 10 000 m², soit 1 hectare, d’une partie à l’autre de l’ensemble coupé par le carrefour. La forme et l’orientation générale des bâtiments, de part et d’autre du boulevard, s’inscrit dans une continuité visuelle et physique. Depuis la place Aragon, la perspective offerte par la partie Victor Basch est ainsi décomposable en plusieurs traits fuyants dessinés par la forme des bâtiments. Le centre commercial, construit 15 années après l’ensemble, s’inscrit également dans cette perspective en évitant de bloquer visuellement la perspective. La vue opposée, depuis la partie Victor Basch, offre également une perspective sur la place Aragon, à laquelle participent les traits des bâtiment encadrant tout le carrefour (photographie). La disposition de ces deux sous-ensembles, légèrement décalés par rapport à l’axe routier, permet de découvrir au piéton un axe visuel différent du boulevard, aménagée par un square et des arbres dans la partie sud-ouest (square Victor Basch), et des arbres et un passage « semi-motorisé » dans la partie nord-est (place Aragon). La disposition des petites dalles de pierre composant le sol de l’ensemble concoure à créer cette continuité visuelle, par la combinaison de deux types de modèles de dallettes de tailles et de couleurs différentes orientées dans le sens général de l’ensemble. Dans la partie « Victor Basch », les jardinières disposées dans le même sens cherchent aussi à ouvrir la vue vers la partie opposée de la place.


Une composition architecturale géométrique et minérale


Partie place Aragon, la façade du bâtiment est marquée par une composition complexe. Le rez-de-chaussée et les cheminements publics du 1er étage créent une profondeur sur la partie inférieure de la façade, la partie supérieure est composée de larges baies vitrées aux bordures colorées en rouge. Le reste de la façade est caractérisé par l’usage généralisé de carreaux posés de couleurs blanche. Un jeu sur les profondeurs au niveau des étages supérieurs permet également de mettre en valeur les volumes et de complexifier la composition de la façade. Ce même jeu sur les volumes permet de marquer la partie centrale du bâtiment, axe vers lesquels fuient les perspectives vu depuis l’autre rive. Les aménagements paysagers contribuent aussi à la complexité paysagère. Partie Victor Basch, deux rangées d’arbres atténuent l’aspect minéral. Vue depuis


Illustration 1: Place Aragon – Source: photographie personnelle (2008)


Illustration 2: Square Victor Basch – Source: photographie personnelle

la place Aragon, ces deux rangées d’arbres ne laissent voir que les étages supérieurs des immeubles. La composition architecturale est là aussi décomposable en des ensembles visuels: la façade du bâtiment central est doublée par un mur percé par des formes géométriques carrées et rondes; la façade du bâtiment de droite est marqué par un léger renfoncement du premier étage, caché par la rangée d’arbre au reste du carrefour. La partie gauche de l’ensemble « Victor Basch » se distingue par une composition architecturale uniforme, composée de loggias et d’une façade blanche.


La prédominance de la fonction circulatoire


Du point de vue des véhicules motorisés de passage, cette ouverture donne à voir une entrée de ville pour Colombes, en rythmant le boulevard Charles de Gaulle, essentiellement marqué sur sa longueur par un urbanisme de type « boulevard urbain en devenir », par une place ouverte comme vitrine de la ville pour cet axe de grande circulation Paris-banlieue. Cet axe imposant, d’une largeur de 46 mètres (taille équivalente à l’avenue parisienne de la Grande Armée), se décompose en une deux fois deux voies centrales (voies séparées au niveau du carrefour par une barrière empêchant tout passage piétonnier hors des passages cloutés), entourée de deux voies de bus directement attenantes, puis d’une contre-allée sur l’îlot Aragon. En outre, le véhicule motorisé est discrètement présent sur la partie Place Aragon, puisqu’un petit passage à la même hauteur que le reste de l’espace permet la circulation exceptionnelle d’automobile. Le carrefour des Quatre Chemins constitue un lieu très desservi par les transports (7 bus, et prochainement l’extension du T2 connectera le quartier à La Défense). De fait, il attire de nombreux usagers des quartiers environnants. Les grandes parcelles, peu occupées en terme de surfaces bâties nettes, et parfois entaillées par des passages en cœur d’îlots, sont des lieux qui canalisent les cheminements piétonniers en provenance du Petit-Nanterre et des îlots pavillonnaire du Petit-Colombes. Ainsi, on accède au bureau de poste de la place Aragon par un passage percé dans le bâtiment menant en cœur d’îlot. A l’autre rive de l’ensemble, deux petits passages permettent d’accéder à un parc en cœur d’îlot. Le rare mobilier urbain se concentre surtout autour des arrêts de bus (banc, poubelles, cabines téléphoniques, plan de villes), laissant deviner que la fonction circulatoire du carrefour est prédominante, tant motorisée que piétonnière. Le reste du mobilier urbain se limite à des petits plots en pierre destinés à empêcher les voitures de s’emparer des trottoirs comme espaces de stationnement, aux barrières rappelant l’existence d’un passage automobile à l’intérieur de la place Aragon, ou à quelques palmiers plantés dans des pots géants.


« ANALYSE SUBJECTIVE »


Illustration 3: Vue panoramique de la place Aragon – Source: photographie personnelle (2008)

20 ans après son achèvement, l’opération d’aménagement du carrefour des Quatres Chemins apparaît comme un marqueur paysager et identitaire fort du quartier. S’il parvient à ouvrir des vues profondes dans la silhouette de ce croisement automobile, comme le prévoyait les architectes, l’idée de « place » ici au sens large du carrefour, n’a pas prise. C’est ce que témoignent les pratiques des riverains. Au contraire, la seule partie « place Aragon » de l’ensemble semble avoir concentré l’essentiel de la vie, se transformant en une sorte d’agora où l’on va en espérant croiser quelqu’un sous prétexte d’une course. Malgré cette vie sociale, le lieu souffre d’une crise d’image, et la partie Victor Basch demeure marginalisée dans les pratiques.


Un espace lâche


On a décrit l’espace comme une tentative de place, à priori vouée au passage vers les différentes stations de bus; voir même, un espace continue qui permettrait de tromper la fonction circulatoire importante. Les pratiques respectent effectivement le rôle nodal du lieu, pivot entre les différents quartiers desservis par les 7 bus traversant le quartier. Les passages cloutés qui traversent les quatre branches participent justement à cette distribution des flux piétonniers « de passage » sur le carrefour, pour faire la correspondance de tel à tel bus, ou du domicile à une station de bus. Au mieux, le centre commercial Leclerc constitue une destination rendant utile le franchissement de ces axes. Outre les trottoirs et les bordures des immeubles, l’espace présente un caractère lâche: les circulations ou les haltes se cantonnent à un certain nombre d’espaces précis, le reste de l’espace est peu emprunté, soit car son caractère confidentiel n’invite pas à s’y rendre (Victor Basch), soit car le lieu est trop exposé au regard public (centre de la place Aragon).


Usages saisonniers et quotidiens


La partie place Aragon, espace le plus grand du carrefour, accueille de manière exceptionnelle des évènements: parfois le cirque, au Printemps; à la saison de Noël le lieu est aménagé de quelques trampolines, d’un petit sapin et de guirlandes électriques, essayant à construire un espace de loisir. Parfois, un manège y est installé. Plus régulièrement, la place Aragon sert d’agora. Le passage à la bibliothèque de quartier Prévert, l’achat d’un timbre, ou les petites courses au supermarché Leclerc, sont un prétexte pour tenter de croiser une connaissance et d’engager une discussion. De même, les gens s’attardent autour de la cafète de la galerie marchande Leclerc, prolongement de l’espace public de la place, afin de tenter de capter une connaissance passant par là. La « halte » sur la place s’attache ici à des habitudes rodées: souvent par groupe, les riverains stationnent devant le bar-tabac-PMU, et font le commentaire des évènements du quartier. Aux heures de la journée où le soleil est le plus fort, les riverains s’assied sur le rebord des jardinières pour y discuter. Malgré l’existence d’une vie riveraine sur cette place, le mobilier urbain reste très peu présent: pas de bancs, ni de « mobiliers de conforts ».


Le caractère confidentiel des interstices du quartier


Plusieurs éléments participent à donner une mauvaise image au quartier: la proximité à l’hôpital de Nanterre, centre d’accueil de sans-abris de la région parisienne, ou encore quelques trafics occasionnels de drogue, cultivent une image dégradée d’un lieu parfois décrit comme « mal famé ». Ainsi, les étroits chemins d’accès au parc de l’îlot Victor Basch, ou au bureau de Poste situé au cœur de l’îlot Aragon, peuvent s’apparenter à une pénétration dans un goulet d’étranglement hostile. De même, les escaliers d’accès aux coursives publiques du 1er étage de la place Aragon, dans un état particulièrement négligé, dissuadent l’usage de cet itinéraire qui offre pourtant un angle de vue original de tout l’espace. Cet espace, de gestion publique, souffre d’une usure manifeste: les carreaux blancs qui composent la façade de la coursive sont salis par la saleté et la pollution, et les carreaux sont tombés en plusieurs endroits. A l’opposé de la partie « Aragon », la partie « Victor Basch » et le square est un espace confidentiel, caché au reste du carrefour par une rangée d’arbre, approprié par les seuls riverains. Vu depuis le carrefour, l’éloignement à ce lieu est renforcé par le boulevard Charles de Gaulle, et la perspective « bloquée » par le bâtiment en arc de cercle ne semble pas inviter à découvrir le square. Le parc situé en cœur de l’îlot Victor Basch constitue un espace encore plus confidentiel, et les cheminements permettant d’y accéder sont peu connus de l’étranger.

Finalement, peu de personnes identifient aujourd’hui l’ensemble dessiné par les architectes par des mot précis: tantôt « place Aragon », ou encore « les Quatres Chemins », la quête et la variété des appellations trahit le peu de lisibilité du lieu. L’identité visuelle de la place pensée dans le projet original des architectes est ainsi affectée par des pratiques localisées sur la seule partie « Aragon » ainsi que sur les abords du centre commercial, faisant de la partie Victor Basch un lieu confidentiel.


  • 3 responses to Le carrefour des 4 chemins à Colombes, un espace en déséhérence

  • noreply@blogger.com (Mum'Troll)
    11:15 on mai 20th, 2009

    Bonjour,
    Article passionnant, surtout qu’en ce moment un groupe de travail réfléchit au devenir de ces 2 espaces qui se font face.
    A lire cette description, le lieu apparaît presque … plaisant. Quand on connaît bien la place, c’est surprenant d’apprendre que tout a été pensé, pesé, afin de créer un espace harmonieux tout en perspective.
    Depuis cette lecture, je ne regarde plus cet espace de la même façon, même si, jour après jour, je ne peux m’empêcher de penser que les concepteurs se sont tout de même un peu loupé !


  • noreply@blogger.com (Alexandre)
    12:01 on mai 20th, 2009

    Bonjour Mum’Troll,
    Merci pour tes impressions, je suis heureux d’avoir le point de vue sur cette analyse urbaine de la part d’une habitante du quartier. L’ »observateur-participant » que je suis, qui fréquente le quartier pour ces commerces, ces équipements publics et ces lieux culturels, partage également le sentiment que le quartier souffre de ce raté architectural et urbanistique. Le quartier du Petit-Colombes possède à mon sens une vraie âme, et une histoire riche avec des bons comme des moins bons, et il mériterait vraiment de profiter de cette réhabilitation qui s’annonce, et que des espaces publics de qualité y soient aménagés.

    Alexandre


  • KRYS
    11:11 on juin 2nd, 2011

    Bonjour,
    Article très intéressant, d’autant plus que pour moi l’espace Basch parait excessivement lointain et éloigné : je pensais que l’architecture du lieu avait été pensée pour mettre en avant la coupure entre deux quartiers… Et que le square était réservé aux habitants qui sont derrière (privé).

    Je confirme : la place est une horreur. Les escaliers sentent la pisse, au départ on hésite à monter, on ne sait pas où les lieux sont piétonniers et où on risque de se faire écraser… et je trouve qu’elle donne une très mauvaise image du quartier…


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